Thomas Koumou, sur la privatisation des banques publiques Togo : « C’est suicidaire ! »

C’est acté. Le Togo devient un Etat atypique de la sous-région orphelin de ses banques publiques. Et c’est un coup dur pour la croissance économique. Après la BTD et la BIA-Togo, Faure Gnassingbé et son gouvernement, lors du Conseil des ministres du 03 octobre dernier, ont décidé de se désengager de la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie (BTCI) et de l’Union Togolaise de Banque (UTB). La privatisation totale des banques publiques togolaises décidée par le régime Rpt-Unir est un choix « suicidaire », selon l’économiste Thomas Koumu, président de l’Association Veille économique ».

 

Suspension de la fusion de l’UTB et la BTCI, le gouvernement fait le choix de la privatisation. Quel est l’enjeu ?

II faut d’abord mettre l’accent sur le fait que la première option consistant à faire la fusion entre la BTCI et l’UTB fait partie de l’accord de facilité de l’avis de crédit qui a été signé entre le Togo et le FMI. En principe, le renoncement à cette fusion aurait dû être acté avec le FMI. Le gouvernement a pris l’engagement dans cet accord de facilité de crédit selon lequel il fallait procéder à la fusion entre l’UTB et la BTCI. Ceci, dans le cadre de l’assainissement des banques publiques. Il y avait la possibilité pour l’Etat de pouvoir conserver cette banque qui sortirait de cette fusion pour permettre de la faire acquérir par une banque étrangère. Je constate qu’a priori, le FMI n’ayant rien dit à propos de ce qui est en train de se produire, peut-être que le gouvernement est en train de sortir de l’accord de facilité de crédit. En tout cas, il est en train de mettre en cause un des engagements qui fait partie de l’accord qui a été signé avec le FMI. Ça, c’est le premier constat.

Le second, on sait aujourd’hui que renoncer à la fusion et demander à ce que la BTCI (qui n’a plus quasiment d’agrément avec la Banque centrale) et l’UTB reprennent leur autonomie (ce qui est une nouvelle procédure de privatisation de façon autonome des deux banques), à mon humble avis, cache une situation que les gouvernants ne veulent pas révéler. Maintenant le fait que Faure GNASSINGBÉ décide de vendre la totalité de nos banques n’est pas une bonne chose.

Et du coup, le Togo ne dispose plus d’une Banque publique. Quelle incidence cella pourrait-il avoir sur l’économie nationale ?

Lorsque vous voyez l’ensemble des banques de tous les pays émergents, des pays asiatiques, africains ou de l’Amérique latine qui ont émergé sur les 20, 25, 30 dernières années, ces pays ont émergé grâce à la solidité de leurs places financières qui ont été toujours contrôlées par l’Etat. Parce que l’enjeu principal dans la privatisation d’une place financière c’est de pouvoir financer finalement son économie à un taux d’intérêt très élevé. Donc le coût de financement va être renchéri. Ça, c’est automatique. L’Etat ne peut pas demander à une banque privée de financer l’agriculture et négocier le taux d’intérêt avec cette même banque privée. Ce n’est pas possible. Parce que la banque privée a pour objectif de faire le bénéfice. Avec la pression de ses actionnaires, une banque privée ne peut pas se permettre de donner des crédits à un taux concessionnel à un Etat. Lorsque vous privatisez toutes les banques, surtout dans votre pays, ça veut dire que vous renoncez à un financement de votre économie à l’extérieur du pays à un taux d’intérêt dit concessionnel, c’est-à-dire à un taux d’intérêt qui tourne autour de 5 % voire moins.

A-t-on des raisons d’être sceptique ?

Lorsqu’on voit le taux de croissance économique du Togo qui est extrêmement faible actuellement, le Togo ne peut pas se permettre de prendre des crédits de financement auprès des banques à l’intérieur du pays à un taux qui est autour de 5%. Aucune banque privée sur la place financière togolaise ne peut octroyer des crédits à l’Etat à un taux inférieur à 5%, ce n’est pas possible. C’est pour cela qu’il faut que l’Etat possède ses propres banques et soit en mesure d’obtenir des crédits, de financer l’économie à des taux confessionnels, pour se rendre plus rigoureux aux yeux des bailleurs. Il y a certains de nos confrères qui n’ont rien compris, et ils sont dans la logique de couler le pays. Le Togo ne peut pas se permettre de ne plus avoir de banques publiques.

C’est aussi alarmiste que ça ?

Nous n’avons que des banques privées, nous aurons des difficultés à financer notre économie ; parce que la présence des banques privées de façon exclusive dans un pays renchérit l’un des facteurs de reproduction. Il y en a 4, le principal facteur de reproduction qui est le taux d’intérêt, la présence des banques privées renchérit le coût de financement de l’économie. Il y aura un rancissement du taux d’intérêt et l’Etat aura des difficultés à se financer sur le plan agricole, sur les plans des infrastructures, de la santé, de l’éducation. L’Etat aura des difficultés à se financer de plus d’un taux élevé auprès de ces banques privées.Et si on veut absolument aller chercher des financements à un taux d’intérêt élevé, c’est-à-dire 5%, auprès de ces banques, nous aurons des difficultés à faire la croissance. Lorsqu’on a fait l’économie, lorsqu’on comprend l’économie, ce sont des b-a;ba, celui qui va sur les radios et qui ne comprend pas l’économie et qui veut faire ce genre de débat, est en train de tromper la population. Une économie à 2%, à 3% de taux de croissance ne peut pas se permettre de privatiser ses banques pour aller chercher des crédits à des taux d’intérêt non concessionnels. C’est suicidaire.

Que pourrait cacher cette option de Faure Gnassingbé et de son gouvernement ?

Comme on est dans un pays où il n’y a que des menteurs, il n’y a, que des gens qui sont décidés à mettre le pays en difficultés, à créer le chaos, eh bien, ils n’ont qu’à continuer et on verra s’ils vont pouvoir redresser cette économie. Ils veulent tout juste effacer toutes les malversations dans ces deux banques, notamment au niveau des crédits en souffrance, des crédits qui sont des crédits irrécupérables; ils veulent effacer toutes les mauvaises gouvernances qu’ils ont faites dans ces deux banques en considérant une privatisation par une reprise d’une banque étrangère. La BTCI et l’UTB, je ne sais pas comment ils vont devoir les évaluer pour pouvoir les revendre ; peut-être qu’ils vont procéder comme ils ont fait dans le cas de la BTD où, notamment, certains nombres de passif ont été versés dans la dette intérieure du pays. Moi j’ai retrouvé, dans les documents, les dettes de la BTD qui ont été transférées dans le compte de la dette intérieure et que les populations vont encore payer. Donc je ne sais pas si c’est ce qu’ils vont faire, c’est-à-dire transférer les passifs de l’UTB et de la BTCI dans la dette intérieure, permettant à ces deux banques d’avoir une évaluation beaucoup plus élevée. Le transfert des dettes dans le compte de la dette intérieure va leur permettre une bonne évaluation de la banque et permettre à l’acquéreur de pouvoir avancer. Puisque pour privatiser une banque et la vendre à un acquéreur, il faut l’évaluer et savoir à quel prix elle sera vendue ; donc si la banque n’a pas de valeur, ou ses fonds propres sont négatifs, on ne peut pas donc la vendre à un franc zéro.

Qu’est-ce à dire ?

Ça veut dire que l’Etat n’aura rien. Dans tous les cas de figure, on verra ce qui va se passer avec le FMI et ce que cette privatisation va donner. En ce qui me concerne, ça ne donnera rien. Vous vous rappelez que Faure Gnassingbé avait fait appeler les Directeurs généraux de banques à la présidence pour leur dire qu’il veut financer l’agriculture; jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu de suite.

Aucune banque privée ne peut accepter financer, par exemple, notre agriculture dans l’état actuel des choses, ce n’est pas possible. D’ailleurs, si ces banques acceptent l’octroi de crédit, elles ne peuvent pas descendre en dessous de 5% du taux d’intérêt ; sinon la banque ne serait plus viable. C’est une banque privée qui a besoin de faire de la richesse. Des actionnaires ont besoin d’un ratio de dividende. Ce qui ne permet pas de faire des crédits à l’Etat à des taux concessionnels. Donc tout ce qu’on raconte autour de cette histoire ne tient pas.

L’Alternative

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